Article précédent - liste - Article suivant

64 Apprendre à tomber

extraits de la conférence d’Alexandro JODOROWSKY du 20 Mars 2006 à la librairie « Les Cent Ciels »

L’idéal c’est être soi-même sans limitation.
A quel point je suis en train de souffrir de problèmes qui ne sont pas à moi ! Parfois dans un couple tu portes la croix de l’autre, tu portes la névrose de l’autre, tu portes l’échec de l’autre. Parfois la grand-mère a un cancer au sein, la mère a un cancer au sein, toi tu as peur d’avoir un cancer au sein. Dans ce cas je fais peindre une boule de pétanque en noir qui représente le cancer que tu penses que tu as, vas le rendre au tombeau de ta grand-mère. Pose la boule noire et dis « ça, ce n’est pas mon cancer, c’est le tien ».

Bien sûr que la limitation crée de la souffrance parce qu’on est ce que l’autre veut que je sois, mais je ne suis pas moi-même. L’idéal c’est être moi-même et pas ce que l’autre veut. Les parents vont limiter l’enfant qui arrive en naissant comme le Bouddha. Il sait des choses que nous ne savons pas. Le cerveau du bébé est le plus puissant de tous sauf qu’il n’a pas fait encore de connexions. Peu à peu ce cerveau va commencer à faire des connexions qui vont former son individualité. Mais la possibilité des connexions est immense, les neurones peuvent faire des millions de connexions. On a une énorme possibilité de faire un réseau qui va former notre personnalité. C’est pourquoi chacun de vous est différent et respectable car c’est une création unique de l’univers. Chaque soleil est différent, chaque étoile est différente. Alors si tu n’as pas acquis ta véritable nature, tu ne te réalises pas. Je me demande comment, dans l’état où on nous a lâché, avec la langue qu’on nous a mise dans le cerveau, quel enfant ce serait celui qui aurait appris 10 langues ? C’est le minimum que l’on devrait faire. Ou 20 langues, comme les doigts de pied et les doigts de la main. On devrait être multi langues, parce qu’il n’y a pas un univers, il y a de multi univers. Alors cet enfant apte et désirant faire une union totale, un réseau absolu qui occuperait tous les réseaux du cerveau : ce serait l’être humain du futur. Mais on nous met dans le cerveau tous les réseaux du passé. Dans la langue on nous passe l’Histoire, on nous met la psychologie de la famille, de la société et la culture restreinte et on fait de nous une machine limitée, un robot. Une machine limitée qui vit dans un cerveau infini. Ton cerveau va construire ton individualité, mais il aurait pu en construire une autre. Tu aurais aimé dans une autre culture, dans une autre famille, tu serais un autre. Les textes sacrés que ce soit la Thora, les Evangiles, le Coran, les textes bouddhiques sont interprétés capricieusement. Ce ne sont pas des textes fixes. Il faudrait un cerveau complet, merveilleux pour interpréter les textes sacrés car un texte sacré n’est qu’un matériel d’interprétation et il vaut parce qu’il nous offre la possibilité d’interpréter ce que nous portons à l’intérieur de nous. Et ce que nous portons, c’est 100.000 millions de neurones qui doivent être connectés entre eux.

Un homme d’esprit ne peut pas avoir une définition de lui-même. Un être d’esprit c’est quelqu’un qui volontairement fait face à sa souffrance avec le dessein d’arriver à une conscience cosmique. Volontairement je me mets dans ma souffrance. Pour pouvoir faire face à ma souffrance, la traverser et m’ouvrir à un autre réseau de neurones, une autre conception de moi-même, sortir de ce qui m’arrête pour arriver à la fluidité absolue.

Apprendre à tomber : oukemido

Les arts martiaux sont merveilleux, ce sont des arts de guerre, pour tuer. Aïkido, Judo, Karaté do, Kendo. C’est une vieille tradition formidable qui va marquer le caractère. Mais moi j’en ai marre de la guerre, de la compétition, et aussi j’en ai marre des personnes qui sont déprimées. Alors je me suis demandé : comment guérir la dépression ? Qu’est-ce que c’est qu’un déprimé ? c’est une personne qui est dans la souffrance qui est tellement douloureuse que la personne va faire toute une série de circonvolutions pour ne pas aller au centre de la souffrance et y faire face. Elle va faire tout ce qu’elle peut pour résister. Alors j’ai pensé à créer un art nouveau, un do, qui serait « apprendre à tomber ». Quand on apprend à tomber, on apprend à se relever après. On se laisse aller, on s’abandonne à la souffrance, car la dépression c’est manque d’abandon. On ne s’abandonne pas comme être, on reste dans la définition psychique qu’on nous a donnée au berceau. On reste avec la famille dans le dos, avec la société dans le dos, avec la culture dans le dos, le langage dans le dos, avec la définition sexuelle dans le dos, avec la conception de l’espace qu’on nous donne. On n’a que des édifices phalliques, des horribles carrés, une architecture masculine. On ne connaît pas l’architecture féminine depuis des siècles. Cela suffit de penser que la culture c’est une pyramide. Cela pourrait être un ovale. Cet art nouveau ce serait « l’oukemido » où comment apprendre à tomber. On ne lutte pas. On se jette par terre, et on tombe, on se jette par terre et on tombe. J’ai découvert le plaisir de se jeter par terre et plus je me jetais plus le sol devenais aimable et un délice. Je me suis donné à la force de gravité. Il y a différentes façons de tomber. Ce n’est pas grave de tomber. Pour tomber il ne faut pas avoir de dignité et c’est parce qu’on a la dignité qu’on se déprime. C’est par manque d’humilité. C’est un orgueil épouvantable, en fait.

Exemple de cartes dans le TAROT où on tombe.

Après j’ai avancé, et j’ai pensé que l’on pourrait tomber à deux ! avec un être que tu aimes. Tomber ensemble, en s’adaptant, c’est une thérapie de couple incroyable ! On n’a rien à discuter, tous les problèmes s’arrangent, on tombe ensemble. On tombe amoureux. Alors un couple qui n’est pas tombé ensemble, n’est pas un vrai couple ! Et après, pourquoi ne pas tomber en groupe ? Toute ta famille : le grand-père, les parents, les oncles, tous ensemble, plaf ! par terre, tous..ce serait le paradis. C’est de la joie, une famille qui se laisse tomber. Ce serait la joie !

Après j’ai pensé qu’on pouvait acheter une coupe en cristal très fine et tu apprends à tomber sans la casser. Quelle merveille ! Après tu tombes avec ton bébé ! Il y a longtemps, dans un grand magasin j’étais avec Adam qui était tout petit. L’escalier roulant descendait et j’ai eu l’idée de le remonter avec le bébé dans les bras. Alors je mets à monter mais c’était la catastrophe ! Je ne savais pas que c’était si difficile ! Tout le monde courrait en me voyant comme un fou. Enfin je suis arrivé en haut. Je serais tombé si j’avais été seul mais comme j’étais avec l’enfant ma capacité s’est décuplée. J’ai pu le faire. Je pense que si tu as un objet précieux et que tu tombes tu sauves l’objet précieux.. Alors appliquez cela à la dépression. A la personne qui est déprimée, si on lui donne une finalité précieuse, à ne pas casser avec sa dépression, elle peut s’en sortir. Vous pouvez appliquer cela. L’humanité a besoin d’apprendre à tomber car la société est masculine, donc l’idéal c’est un phallus qui ne tombe pas. C’est pourquoi les femmes sont très puissantes, car quand un phallus arrive, ensuite il tombe. Dans notre société masculine tout le monde est habitué à la compétition, à ne pas tomber, même devant soi-même. On parle de l’échec. Mais quand est-ce qu’on triomphe ? On triomphe quand on apprend à rater. Le triomphe, c’est ratage derrière ratage. Après on se fait plus fort, plus fort et à la fin on ne rate pas.

Les cartes du premier cycle du TAROT qui vont de I à X, c’est s’élever et toute la série du deuxième cycle qui va du XI au XX, c’est tomber. Il y a une double fonction. La première recherche c’est de s’élever vers une connaissance de l’autre, de soi, du monde et au bout d’un moment le monde entre en nous et la fermeture à l’autre s’ouvre.

J’avais un ami philosophe au Chili, il n’était jamais allé à l’école, il était typographe et il a passé un examen à l’université. Il savait tellement que tout de suite il est sorti professeur de l’université. Une fois il m’a demandé « quand est-ce qu’une société arrive à son sommet culturel ? » Je ne savais pas quoi répondre et il m’a dit : « une société arrive à son sommet culturel, à son siècle d’or, quand chaque citoyen apprend à admirer la valeur des autres » Quand tu progresses, dès que tu vois la valeur dans quelqu’un, tu as la joie car c’est comme si tu voyais un diamant qui t’enrichit. C’est cela que signifie aller chercher l’or, la folie de trouver de l’or. L’or c’est la sagesse suprême de la Terre. C’est pour cela qu’on la cherche car dès que je trouve de l’or je suis enrichi. Alors la valeur des autres va m’enrichir.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.