Article précédent - liste - Article suivant

46 LE GUETTEUR

Pour tous ceux et celles qui n’ont pas eu la chance d’assister au Cabaret Mystique Extraits de la conférence d’Alexandro JODOROWSKY Du 7 Janvier 1998.

Une petite blague pour commencer :

Un homme revient de la guerre, mutilé, sans bras, ni jambes, ni tronc.
Le jour de son anniversaire sa famille lui offre un cadeau, avec les dents il l’ouvre et dit :
- ah non ! encore un chapeau !!!!

Partons de la base que c’est lui même qui s’est coupé les jambes par peur de marcher, les bras par peur de choisir, le tronc par peur de vivre. C’est lui qui s’est limité. Alors il reçoit le cadeau qui correspond aux limites qu’il s’est imposées.

Si moi, dans la vie je me coupe des choses et que je ne vis pas mon être profond, si je me vis dans la limite, tout ce que je reçois concorde avec les limites que je me mets.
Il y a des personnes qui se demandent : « pourquoi je me mets tout le temps avec des gens qui m’agressent ? ». Mais c’est parce que cette personne s’est coupée de son propre amour. Nous recevons de la réalité les choses qui concordent aux mutilations qu’on se fait.

C’est vrai, au début les mutilations c’est la société qui me les a faites ou l’histoire ou ma famille, mais il arrive un moment dans la vie ou il faut que moi je les arrête, que je me donne ma place et que je me donne ce qu’on ne m’a pas donné. On ne peux pas passer notre vie à dire à l’autre « regarde ce que tu m’as fait. »

A certains moment il faut analyser de quoi on se plaint :

Les problèmes ou les dépressions peuvent être de merveilleux moteurs d’action, ils ne sont pas toujours négatifs bien au contraire, ils sont très positifs. J’ai vu mon ami Vignaud qui après s’être cassé le bassin en 7 morceaux est devenu un vrai maître pour moi. Mon ami a une contrainte mais cet accident l’a poussé à se réaliser. Il ne s’est pas mis à se plaindre. C’est un grand exemple pour moi.

Les grandes blessures que nous avons, puisqu’on est vivant, il faut les appliquer à grandir. La douleur est une racine merveilleuse de réalisation, tant qu’on est vivant.

La vie est indescriptible. Ce que je pense de ma vie n’est qu’un point de vue, ce n’est qu’un chapeau de plus, on ne doit pas essayer de comprendre la vie il faut la vivre, tu ne peux pas expliquer l’amitié ou l’amour, ni l’art, la joie, l’appétit, il faut accepter ses appétits, ses désirs, ses émotions et même les pensées, mais non pas comme des choses à nous, sans nous identifier. Il faut être dans le merveilleux état où la pensée est ce qu’elle est. C’est bien différent de s’obliger à penser, d’avoir des idées imposées, ce n’est pas nous qui pensons, la pensée pense. Dans l’émotionnel ce n’est pas nous qui voulons aimer, le cœur aime. Quand les choses en nous sont ce qu’elles sont, tout est beau, rien ne peut s’expliquer, rien n’est philosophique. Si je raconte ma vie a quelqu’un, ce n’est pas ma vie, c’est ce que j’ai vu de ma vie .

A chaque instant nous avons le passé, le présent et le futur ensemble, à chaque moment le temps est complet dans ta vie. Nous agissons poussés par le passé et tirés par le futur, nous sommes ici ce qu’on va être autant que ce qu’on a été, et c’est important car généralement on ne laisse entrer dans notre vie que le passé et cependant nous sommes en train de bouger. Je dois ouvrir ma poitrine et offrir mon plexus solaire à la vie, ça, nous pouvons vivre avec le passé et avec le futur et une fois qu’on visualise le futur il faut tout de suite le mettre dans le présent, si ce n’est pas maintenant quand ? Si ce n’est pas ici, où ? Unir le plus possible l’action à l’idée.

Le guetteur.

Au commencement de l’histoire l’homme était un chasseur. Tous les animaux à la base sont des chasseurs de nourriture dès le départ.
Donc l’instinct principal de l’homme c’est chasser, avant l’instinct sexuel, d’abord il y a la survie, mais demandons-nous quel rôle a la femme pour l’homme qui chasse. Parfois elle peut l’accompagner, mais dès qu’elle devient mère elle devient autre chose que chasseur, elle doit s’occuper du groupe de la famille, mais elle reste complice du chasseur. L’homme se vit tout seul, c’est un chasseur, il guette dans le silence, dans la responsabilité, mais la femme n’est pas toute seule dans la chasse, elle a besoin d’un chasseur qui la réconforte. L’homme dès qu’il est devenu paysan a commencé à dégénérer parce que le chasseur s’est mis dans un lot de terre et il a commencé à faire de l’enclos sa propriété, il a commencé à lutter contre la nature, à attendre ceci ou cela et on est tous de paysans maintenant, on n’est plus de chasseurs, on est complètement dépendants, mais cet instinct là est dans nous. La femme veut faire société avec un homme chasseur, elle ne veut pas s’allier avec un paysan, donc l’instinct de chasser est super important.

Hommes et femmes doivent revivre cette période de chasse, mais la chasse doit se réaliser à l’intérieur de nous. Je prends mon cerveau et je pars à la chasse de mes idées, à chaque moment je suis guetteur, je guette ce qui se présente à moi, je suis guetteur de ce que je vois. Et j’en vois des choses : je vois les gens qui s’aiment ou ne s’aiment pas, je vois l’enthousiasme érotique dans un couple, comme chasseur je m’éloigne des gens en colère car tu ne sais jamais si tu ne vas pas recevoir un coup. Je vois chaque matin ce que je pense, je suis à l’affût des idées, comme je chasse ce que j’écoute, tous les lapsus tout ce que les gens disent.

Mais aussi on doit être chasseur de sentiments, être guetteur des sentiments qu’on a. Un philosophe a dit « l’importance du premier regard est décisive, il communique tout de suite avec l’attrait et la faille de l’autre, ce n’est pourtant qu’après que cet avant se révèle ». Les gens disent beaucoup « je t’aime » et pas « tu me plais » et si tu est guetteur tu verras qu’il y a une immense différence entre ce que tu aimes et ce qui te plait. Dans le premier regard, tout y est, tu vois tout de suite si une personne te plait ou pas et tu ne peux rien faire contre, mais soit guetteur, soit chasseur, qu’est que je ressens vraiment ?
Est ce je me joue un jeu ? est-ce que je crois les mensonges que je me raconte ? Le chasseur ne se raconte pas de mensonges…. il guette, et quand il trouve quelque chose qui lui plait il prend, c’est vital pour lui, c’est sa nourriture.

Dire c’est aussi vital. Ce que l’on ne peut pas dire aux autres, nous étrangle quelque part, si j’avale ce que j’ai à dire, je m’étrangle, il y a des choses que j’essaie de dire. Quand j’essaie de dire ce qui ne peut pas être dit, je deviens poète, c’est celui qui parle de ce qui ne peut pas être montré ? Un poète ne raconte pas ses expériences dans la poésie. Ce qu’il cherche c’est l’expérience qu’il n’a pas eue A travers la poésie, il cherche des nouveaux sentiments, il ne décrit pas ce qui est mais ce qu’il soupçonne et qu’il ne peut pas prouver.
Je cherche à exprimer le silence, je cherche à exprimer l’absence du moi, et je cherche à faire présent de ce que je ne suis pas.

Quels sont mes désirs ? Il faut les guetter. Tant que je ne suis pas guetteur je ne suis pas vital, il faut entrer à la chasse et suivre la piste.

Qu’est ce que mon cœur veut me dire en ce moment ?

Quand une personne me dit « je me sens paralysée », je lui demande ce qu’elle ferait si elle ne se sentait pas comme ça, et tout de suite la personne me donne la réponse. Elle ne sait pas qu’à l’intérieur d’elle même, elle a la joie, elle a une valeur immense, un soleil, un bijou, mais il faut aller les chercher.

Rien ne nous appartient, nous appartenons à tout, mes idées ne m’appartiennent pas, j’appartiens à mes idées, à mes sentiments, à mes désirs, à mes besoins, j’appartiens au monde, c’est lui qui me donne les perspectives, c’est lui qui me donne les plans, et moi comme chasseur je dois me demander qu’est que le monde veut de moi.

L’idéalisme provoque le pessimisme, parce que le monde n’est pas comme je le veux. Les choses sont comme elles sont, mais elles ne sont jamais comme elles sont et alors on aura des surprises tout le temps.

Un chasseur doit dialoguer avec ses démons pour les connaître, sans se croire plus fort qu’eux. Nous devons guetter.

Une petite blague :

« Un groupe de juifs attendaient Hitler au coin d’un chemin pour l’assassiner, mais il mettait beaucoup, beaucoup de temps à passer.
Alors un juif dit à un autre :
-  Joshua, prie pour que rien ne lui soit arrivé ! »

 

On confond nos désirs personnels avec la réalisation de quelque chose qui est nécessaire.

Une autre histoire :

La petite tortue d’un enfant est morte et il est inconsolable.
Pour le calmer ses parents lui promettent de faire à la tortue une belle tombe et un bel enterrement et l’enfant est tout content mais soudain la tortue bouge, et l’enfant dit :
-  on va la tuer n’est-ce pas ? 

Ce n’est pas toi qui m’intéresse le plus, c’est la sensation qui me produit de t’aimer, et c’est là que commencent les relations névrotiques.

L’amour subit la charge sans sentir le poids. Quand tu aimes vraiment quelqu’un, tu le subis mais sans sentir le poids, et quand tu aimes l’humanité, l’humanité n’est pas un poids.
Un poids que tu portes avec douleur, c’est par manque d’amour.
On ne devrait porter des poids que par amour, les autres il faut les lâcher.

Cassette enregistrée et prêtée par Denis Patouillard. Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays